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8.5.4.Entrepreneur de soi

Dernières modifications : 25.02.2007, 17:29

« Vous voyez, quand les travailleurs sociaux qui s’occupent des RMIstes leur inculquent l’idée qu’il faut qu’ils se construisent un projet, quand ils nouent avec eux un contrat d’objectifs, ils inculquent, et en quelque sorte imposent à chacun de se penser comme une sorte d’entrepreneur de soi-même, comme un individu libre et conquérant, et ils imposent ce mode de pensée y compris à ceux qui ont le moins les moyens qu’il faut pour pouvoir ressembler à cet individu libre et conquérant, si tant est que celui-ci existe ailleurs que dans les phantasmes, - ceci est d’ailleurs une autre affaire. (...) Pourquoi ça marche si bien, y compris chez ceux qui y ont le moins intérêt. Je crois que ça a à voir avec le fait que le discours que je tiens moi, en tant que sociologue déterministe comme on dit, a toujours l’air d’un discours de rabat-joie. Quand on dit: « Les enfants des classes populaires ont très peu de chances d’entrer à l’Ecole Polytechnique », ces enfants des classes populaires disent: « Ben quoi, c’est parce qu’on est plus cons ? ». Alors évidemment, ce n’est pas ça, mais il faut tout un long discours pour expliquer pourquoi c’est comme ça. Tandis que ceux qui disent: « Mais si, tu peux réussir mon gars, vas-y ! » tiennent un discours qui est plus facile à entendre et qui passe mieux. De plus ce n’est même pas faux : les ressources pour réussir à l’école si on n’est pas héritier culturel, c’est d’y croire, c’est la croyance que c’est possible. Alors le discours qui consiste à entretenir la croyance est plus facilement audible que celui de quelqu’un qui dit : « Vous savez, les chances que vous avez de réussir sont très faibles ». C’est pourtant objectivement vrai, mais cela passe beaucoup moins. Voilà peut-être une indication qui permet de comprendre un peu pourquoi un discours réaliste peut passer pour un discours rabat-joie, et donc finalement se vend moins bien. Pour qu’il se vende mieux, il faudrait montrer comment il peut être au principe d’une mobilisation non pas individuelle, mais collective, qui permettrait sans doute à tout le monde de s’en sortir beaucoup mieux. » (La notion de "classes sociales" a-t-elle encore quelque pertinence?, Gérard Mauger, http://dsedh.free.fr/transcriptions/mauger91.htm )