Téléchargement | Historique
-+
imprimer cette page exporter la page en PDF

4.Trop de minimas sociaux ?

Dernières modifications : 16.06.2011, 12:46

Quelques articles utilisés pour ce chapitre


L'art d'ignorer les pauvres : http://www.monde-diplomatique.fr/2005/10/GALBRAITH/12812
Le racisme anti-pauvre : http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=1334
Les “tricheurs” du point : http://collectifnord91.lautre.net/index.php?page=actualites&id=99
Des experts aux idées fracassantes, Economistes en guerre contre les chômeurs :
http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/CORDONNIER/14220
Salauds de chômeurs : http://www.cequilfautdetruire.org/article.php3?id_article=1207

CQFD, Babouse, la belle vie, novembre 2006
CQFD, Babouse, la belle vie, novembre 2006



« Nous vivrons et l'économie française et les industriels et les commerçants français doivent vivre désormais dans la préoccupation permanente. Il s'agit de se dire qu'ils sont toujours menacés par la concurrence, qu'il faut toujours qu'ils fassent mieux, qu'il faut toujours qu'ils produisent à meilleurs comptes, qu'ils vendent la meilleure marchandise à meilleur prix et que c'est ça la loi de la concurrence et la seule raison d'être du libéralisme. Car si ça n'est pas ça, je ne vois pas pourquoi on se livrerait à ce genre de spéculation et pourquoi on prendrait tous ces risques et tous ces dangers. Nous serons donc en risque permanent et le gouvernemant en est parfaitement conscient. Son rôle est de diminuer ces risques parfois, mais son rôle n'est certainement pas d'inviter les gens à la paresse en leur créant de nouvelles protections.» (Georges Pompidou, 1967, extrait sonore du documentaire "Le chômage a une histoire" de Gilles Balbastre, 2001, Vidéo accessible en ligne : http://nonautraite.free.fr/index.php?page=14.php (première partie à la 8ème minute -> 8:45)


Reportage de propagande du 1er mai sur TF1, le droit de savoir sur "La France qui triche"
http://www.dailymotion.com/video/x1x019_asi-droit-de-savoir
http://www.dailymotion.com/video/x1vj9m_zapping-de-canal-plus-010507
http://lachaine.tf1.fr/lachaine/magazines/0,,3391557-VFlQRV9JTkZPIDE=,00-droit-savoir-.html
http://www.dailymotion.com/video/x1vyyw_zapping-de-canal-du-02-mai-2007


« Une enquête sur la France qui triche. Faux chômeurs, RMIstes fraudeurs et malades imaginaires : enquête sur la France qui triche.

La fraude sociale coûte chaque année plusieurs milliards d'euros à l'Etat et contribue largement au déficit des organismes sociaux. "Rmistes" fraudeurs, faux chômeurs, malades imaginaires, certains aigrefins ne manquent pas d'imagination pour escroquer la Caisse d'Allocations Familiales, la Sécurité Sociale ou encore les Assedic. Un exemple : Thierry a quarante-quatre ans, vit à Roanne et a réussi l'exploit de vivre des Assedic depuis vingt-quatre ans ! Grâce à ses indemnités chômage et aux allocations logement, il a même réussi à devenir propriétaire d'un trois pièces. Comment ce "pro de la farniente" réussit-il à contourner le système et à passer à travers les mailles du filet depuis si longtemps ? En plus des fraudeurs à la petite semaine, il existe depuis quelques années des escrocs très organisés qui pillent les systèmes sociaux à très grande échelle. Comment s'y prennent-ils ?

Enfin, la France détient un triste record : celui du nombre de jours d'arrêts-maladie : 231 millions en 2006. La Sécurité Sociale estime qu'un arrêt sur cinq est injustifié. A qui la faute ? Aux salariés qui jouent aux malades imaginaires, aux médecins complaisants prêts à tout pour garder leurs patients ou à la Sécurité Sociale qui effectue trop peu de contrôles ? Pour enrayer les arrêts-maladie abusifs qui coûtent très cher à la "sécu" et pénalisent aussi les entreprises, certains employeurs font appel à des cabinets privés qui mandatent des médecins experts pour contrôler, à leur domicile, les éventuels tricheurs. Ces contrôles sont-ils efficaces et les médecins qui les effectuent réellement impartiaux ? Qui sont ces centaines de milliers de Français qui trichent ? Pourquoi certains d'entre eux essaient-ils de vivre de prestations sociales usurpées plutôt que de travailler et les contrôles opérés par les organismes sociaux sont-ils adaptés à la situation ?»


4.1.Chômeur = profiteur ?

Dernières modifications : 16.06.2011, 12:46

LaFranceDesAssistes_FigaroMagazine_20110604
LaFranceDesAssistes_FigaroMagazine_20110604


Décortiquons cette rhétorique nauséabonde, celle du" chômeur-profiteur" et du montant trop élevé des minimas sociaux, confrontons-la à la réalité. Les minimas sociaux ne favoriseraient pas l'emploi car ils désinciteraient les « assistés » à travailler. La différence entre les revenus du salarié et du chômeur n'étant pas assez grande, cela les inciterait naturellement à se contenter des minimas et ne pas chercher d'emplois. Rien faire en étant payer, le pied !

Mais dans ce cas-là,
« Comment se fait-il qu'en France, par exemple, 25% des salariés (insistons : un quart de la population salariée !) aient « fait le choix » de travailler pour un revenu mensuel moyen (ou ramené à une base mensuel) inférieur à 1,14 fois le smic... alors qu'il n'aurait pratiquement rien à perdre à se mettre en roue libre pour toucher le jackpot de l'assistance ? Si [cette théorie] opérait vraiment, il y aurait actuellement, en France, non pas 2 millions de chômeurs officiels, mais 7 millions de chômeurs volontaires ! » (Le Monde Diplomatique, Décembre 2006, p5)


De plus, tout le monde s'accorde à le dire, la principale ambition des chômeurs c'est de retrouver un emploi tout simplement, payer leur dette. Pour plus de détails, voir l'enquête d'AC! à Montluçon http://www.ac-reseau.org/spip.php?article1398. Le maintien de minimas sociaux très bas est un frein à la mobilité des personnes (transports, logements, etc.), à leur autonomie (santé, culture, communications, téléphone, lettres postales, etc.). Cela favorise l'isolement et empêche finalement le retour à l'emploi, si c'est bien cela que l'on recherche.

"Est-ce normal que les allocations soient limitées à un tel niveau que quasiment la moitié de leurs bénéficiaires se trouvent en situation de gérer un "budget négatif" ? Une société où l'on doit faire des emprunts pour assurer sa simple survie est-elle vraiment saine ?" (CQFD, n°39, Novembre 2006, p10)


"De plus en plus de salariés assurent vivre grâce à l'autorisation de « découvert » ou s'engagent sur des crédits à la consommation de type revolving, ce qui signale souvent le début d'un engrenage infernal vers le surendettement." (Humanité Dimanche 16 au 22 novembre 2006 p19)


«Les droits aux allocations chômage ont été revus à la baisse, en 2004 et en 2006, en allongeant d'une part, la durée minimale d'activité nécessaire à l'ouverture des droits, et en diminuant, de l'autre, la durée d'indemnisations. A l'autre bout, la durée d'allocation spécifique de solidarité (ASS), qui « recueillait » les recalculés de l'assurance-chômage et les chômeurs en fin de droit, a été considérablement réduite.» (Le Monde Diplomatique, Décembre 2006, p4)


« Alors que le SMIC horaire a augmenté de 81% entre 1989 et 2006, le RMI a seulement augmenté de 40%. Il y a donc un décrochage flagrant entre l'évolution du SMIC, déjà insuffisante, et celle du RMI. Et là encore, il serait mensonger d'affirmer que moins le RMI permet de vivoter, plus il incite ses bénéficiaires à sortir de leur situation : la baisse du niveau de vie des érémistes a été concomitante avec l'augmentation de leur nombre ... » (Marion Esquirée, Humanité Dimanche 16 au 22 novembre 2006 p24)


Voir l'article : 9.Inégalités et pauvreté

4.2.Un enjeu démocratique

Dernières modifications : 22.02.2007, 23:24

Avant tout, les revenus minimums, les moyens d'existence sont une question de démocratie, un choix de société. La pauvreté, le chômage, la précarité affaiblissent considérablement la démocratie. Cela concerne tout le monde, d'autant plus quand on sait qu' « un travailleur sur deux est passé par le chômage ». (Guerre aux chômeurs, ou guerre au chômage, Emmanuel Pierru, 2005)

« L’exercice de la citoyenneté suppose un minimum de moyens de vivre et de contrôle sur ces moyens de vivre, de temps à consacrer aux affaires de la cité, d'autonomie sociale et de culture politique. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme »)


«L’autonomie financière (un revenu garanti) est la condition de toute autonomie, le droit à l’existence est le premier des droits sans quoi les droits de l’homme ne sont qu’une escroquerie.» (Le racisme anti-pauvre, par Jean Zin)


4.2.1.Atteinte à l'intégrité physique

Dernières modifications : 01.03.2007, 15:15

En prenant la situation extrême des sans-abri [en 2006, on compte environ 100 000 personnes], on se rend compte que les moyens d'existence ont un impact immédiat en terme de protection matérielle et psychique. On n'est plus armés face à l'extérieur, on n'est plus en mesure de se projeter dans l'avenir. De là, le "vivre ensemble" paraît bien illusoire.

« Vous dites que la vie dans la rue est une horreur mais également une torture...
Patrick Declerck : A propos de la torture dans les prisons en Irak, on a pu lire les techniques d'interrogatoires musclés, de torture « acceptable ». De quoi s'agit-il ? De privation de sommeil, de privation de nourriture, d'hypothermie, d'isolement... Autant de mesures qui conduisent le sujet à être désorienté dans le temps et l'espace, à être affaibli, écrasé pour qu'il n'ait plus de système de défense personnel. Nous sommes là, terme à terme, dans ce qu'est le quotidien de la vie à la rue. »
http://www.humanite.presse.fr/journal/2005-12-29/2005-12-29-820894


Dans les portraits vidéos de SDF des Enfants de Don Quichotte, on trouve ce témoignage :
http://www.lesenfantsdedonquichotte.com/v2/portraits_videos.php
"C'est une schizophrénie. Soit on fait une totale abstraction des SDF, on s'en fout, c'est pas notre problème tant qu'ils nous font pas chier. Et si ils nous font chier, ben les flics leur tombent dessus, s'ils vont voler, on les fout en tôle. Voilà." [...] Je me demande à la limite si ce n'est pas fait exprès pour faire pression sur ceux qui bossent, ceux qui sont au chômage, pour leur dire : "Regardez les mecs, vous allez tomber là-dessus, vous allez être comme eux.". Donc on exerce une pression sur eux, et tu vois, les mecs flippent. Allez bon, on va tous bosser les mecs, alors qu'il n'y a pas de boulot." (Chady, SDF)


« Ouvrant la voie à la Révolution dont la France aura célébré avec tant de faste le bicentenaire, Denis Diderot écrivait : « Il y a peu d'âmes assez fermes que la misère n'abatte pas (...). La misère est la mère des grands crimes : ce sont les souverains qui font les misérables, qui répondront dans ce monde et dans l'autre des crimes que la misère aura commis. » (Cité dans Manière de Voir 89, Banlieues, Octobre Novembre 2006, p84)


4.2.2.Conditions de travail

Dernières modifications : 11.03.2007, 12:44

Un autre exemple d'atteinte à l'intégrité physique, ne concernant pas cette fois-ci les moyens d'existence, mais le milieu du travail où le travailleur est soumis à des pressions diverses.

« Sur le plan du bien-être moral et physique, tout d’abord. On sait les conséquences ravageuses que l’ordre hiérarchique inhérent à l’organisation du travail a sur la santé publique (dépressions, consommation effrénée d’anti-stressants, alcoolisme...) et, de façon plus diffuse, sur l’évolution des rapports humains qui fondent la vie en société. (...) Dans sa réalité courante, marquée par la soumission à un ordre qui en monopolise les fruits et n’en reverse que les épluchures, le travail agit surtout comme un facteur de déstructuration. Les violences symboliques ou réelles qui s’y exercent ont été efficacement décrites par Marie-France Hirigoyen dans son ouvrage sur le harcèlement moral: triomphe du pervers polymorphe, management par la peur, sadisme au quotidien... [Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, par Marie-France Hirigoyen (Syros, 1998)] C’est peu dire que de tels « produits » sont inadaptés au fonctionnement harmonieux d’une société. [...] Entrer dans le monde du travail, c’est prendre place dans un espace de domination dont l’on ne sort jamais indemne, sauf à s’en faire le complice — ce qui n’est, après tout, que la forme achevée de l’aliénation.» (VOLEM RIEN FOUTRE AL PAÏS (Une contribution) Olivier Cyran, http://www.homme-moderne.org/rienfoutre/volem/cyran.html)


« On nous juge tout le temps, expliquait ainsi une femme manager à l'American Express, on examine si votre comportement est en cohérence avec le système et ils ont trente-six méthodes pour découvrir si vous n'adhérez plus... ou si vous adhérez un peu, beaucoup ou passionnément. Et il est dans l'intérêt de chacun d'adhérer passionnément. » [... ] Pour les uns, cette exigence de performance dans un contexte d'extrême pression temporelle a un effet galvanisateur extraordinaire. L'urgence est alors vécue comme une amphétamine de l'action et le sentiment ressenti est un sentiment de toute-puissance et de plaisir à dominer le temps. [...] d'autres, en revanche, ne vivent pas les choses sur le même registre et ne parviennent plus à trouver du sens dans le déferlement temporel auquel ils sont contraints. La conséquence en est que lorsqu'ils « craquent », ils le font sur un mode quasi machinique. On assiste en effet à l'émergence d'un type de pathologies que l'on pourrait qualifier de pathologies de l'hyperfonctionnement ou encore de pathologies de la « surchauffe », comme lorsqu'on dit qu'un moteur est en surchauffe. À maintes reprises, les témoignages recueillis dans le cadre de notre recherche sur Le Culte de l'urgence (N.Aubert) faisaient état de personnes qui se mettaient à fonctionner comme des « piles électriques qu'on ne peut pas débrancher » ou d'autres qui « tournent en rond, comme un embrayage ou une boite de vitesses qui tourne dans le vide » ou encore qui « pètent les plombs ». Les métaphores utilisées ne sont pas neutres et convergent dans une analogie de l'individu avec une machine, propulsée par des processus mécaniques ou électriques pourvoyeurs d'énergie. Cette analogie est bien significative du rapprochement que l'on peut établir avec le mode de fonctionnement requis par un contexte exigeant une réaction immédiate et instantanée. N'étant plus sollicitée au niveau de sa réflexion, ne pouvant plus prendre le temps du recul et de l'analyse, sommée de réagir de manière toujours plus rapide pour gérer un télescopage permanent d'actions ou de réponses à apporter dans l'instant, la personne finit par fonctionner sur sa seule dimension « énergétique », comme une centrale électrique ou un circuit électronique dont, à certains moments et du fait d'une surchauffe prolongée, les branchements ou les connections sautent brutalement, comme sous l'effet d'un gigantesque court-circuit.

[...] Nombre de témoignages faisaient en effet état de perturbations survenues en soi-même, tel le sentiment de devenir extrêmement nerveux et irritable, ou de changements brutaux pouvant être observés dans le comportement de ceux qui sont soumis à des pressions particulièrement fortes; étaient ainsi mentionnés des « réactions totalement imprévisibles », une « double personnalité » chez des individus se montrant « tantôt très sympathiques, tantôt totalement odieux », des réactions « complètement hystériques », des phénomènes de vieillissement soudain et prématuré, touchant des personnes jusque-là particulièrement dynamiques, des processus de « détérioration mentale et psychologique », etc. Cette perturbation forte des capacités relationnelles et personnelles, cette altération parfois pathologique du comportement illustrent bien cette notion de corrosion, comme si l'intégrité personnelle et psychique de la personne était attaquée sous la pression extrême de l'environnement, comme si l'individu se retrouvait « à vif », sans plus aucune défense par rapport aux agressions et sollicitations de son entourage, et que l'équilibre de sa personnalité et de sa vie se trouvait rompu, comme décomposé, sous les coups de boutoir d'une exigence toujours plus inflexible. » (INTENSITE DE SOI, INCANDESCENCE DE SOI, Nicole Aubert, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 81-83-84-85-86)


« [Les précaires sont livrés] aux aléas de l’économie sans pouvoir se projeter dans l’avenir. Le coût social de ce manque de protection est énorme, aboutissant à une destruction des personnes et un terrible gâchis de ressources humaines. (...) » (Le racisme anti-pauvres, par Jean Zin)


« La précarité affecte profondément celui ou celle qui la subit; en rendant tout l'avenir incertain, elle interdit toute anticipation rationnelle et, en particulier, ce minimum de croyance et d'espérance en l'avenir qu'il faut avoir pour se révolter, surtout collectivement, contre le présent, même le plus intolérable. A ces effets de la précarité sur ceux qu'elle touche directement s'ajoutent les effets sur tous les autres, qu'en apparence elle épargne. Elle ne se laisse jamais oublier; elle est présente, à tout moment, dans tous les cerveaux (sauf sans doute ceux des économistes libéraux, peut-être parce que, comme le remarquait un de leurs adversaires théoriques, ils bénéficient de cette sorte de protectionnisme que représente la tenure, position de titulaire qui les arrache à l'insécurité ...). Elle hante les consciences et les inconscients. L'existence d'une importante armée de réserve, que l'on ne trouve plus seulement, du fait de la surproduction de diplômés, aux niveaux les plus bas de la compétence et de la qualification technique, contribue à donner à chaque travailleur le sentiment qu'il n'a rien d'irremplaçable et que son travail, son emploi est en quelque sorte un privilège, et un privilège fragile et menacé (c'est d'ailleurs ce que lui rappellent, à la première incartade, ses employeurs et, à la première grève, les journalistes et commentateurs de toute espèce). L'insécurité objective fonde une insécurité subjective généralisée qui affecte aujourd'hui, au cœur d'une économie hautement développée, l'ensemble des travailleurs et même ceux qui ne sont pas ou pas encore directement frappés. » (Contre-feux, Pierre Bourdieu, 1998, p96)


Il est très facile de transformer l'évaluation en menace


Suicide à la Tour Montparnasse, 20 Minutes 9 mars 2007
Suicide à la Tour Montparnasse, 20 Minutes 9 mars 2007

«Selon le psychiatre Christophe Dejours, "autrefois, le suicide au travail n'existait pas. Le phénomène a longtemps concerné le monde agricole avec l'exode rural. Dans les entreprises, les premier cas ne remontent qu'à une dizaine d'années et deviennent de plus en plus fréquents depuis cinq ou six ans? On peut estimer qu'en France, par an, entre 300 et 400 salariés se suicident sur leur lieu de travail." [...] Se suicider sur son lieu de travail est loin d'être d'anodin : "Ces suicides sont liés à la manière dont les solidarités, les phénomènes d'entraide, ont été désagrégés dans le monde du travail, analyse Christophe Dejours, ce tissu social traditionnel est en train d'être liquidé par un management de plus en plus agressif. Le fait que quelqu'un souffre, soit harcelé, a toujours existé. Ce qui change, c'est que les salariés sont de plus en plus seuls pour affronter l'arbitraire et la souffrance qui en découle.". Que faut-il entendre par un management agressif ? Le psychiatre dénonce la généralisation depuis une dizaine d'années des méthodes d'évaluation individuelle des performances des salariés, grâce à l'informatique notamment. "Et il est très facile de transformer l'évaluation en menace. Résultat, les cadres se surveillent les uns les autres, c'est une guerre de position.[...]."» (Marc Endeweld, Magazine Regards, Mars 2007, p47)


4.2.3.Malheur aux timides

Dernières modifications : 22.02.2007, 23:38

Dessin pris du magazine Regards Octobre 2006, p38
Dessin pris du magazine Regards Octobre 2006, p38


Alain, ex-informaticien chez Antalis : « Désormais dans un groupe, il faut être visible. Celui qui dépasse ses objectifs mais qui ne l'est pas, est en danger » [...]
Valérie Brunel (sociologue) : Face à un contexte économique vécu et pensé comme plus incertain et plus complexe, du fait de l'accroissement de la concurrence, de l'accélération des progrès technologiques, le modèle managérial actuel prescrit aux entreprises de s'adapter, de chercher à être plus flexibles et toujours plus innovantes. Les nouvelles formes de management [le fonctionnement en réseau et par projet, l'individualisation du management, l'extension de la notion de relation de service], qui mettent davantage en avant les capacités relationnelles du salarié, ont induit un changement de codes auquel il convient de s'adapter.
Magazine Regards : Ce travail sur soi, c'est le coût de l'incertitude de l'environnement économique, payé par les salariés des entreprises ? [...] Le Coaching est un créneau porteur pour ce cabinet [Dale Carnegie] qui affiche un chiffre d'affaires de 4,5 millions d'euros en croissance de 30% par an. (magazine Regards Octobre 2006, p38)


4.3.Le but des libéraux : diviser pour régner

Dernières modifications : 22.02.2007, 23:39

« Le chômage corrode toute la société. C’est une arme aux mains du patronat pour dégrader la condition salariale dans son ensemble : gel des salaires, intensification et précarisation du travail, perte de substance du Code de travail, etc. Mais il n’est pas possible de partager la résignation que François Mitterrand a un jour exprimée en disant : « Contre le chômage, on a tout essayé ». On n’a encore jamais essayé de s’attaquer à la racine du mal qui est, au fond, la primauté de la loi du profit sur la satisfaction des besoins sociaux : mieux vaut employer moins de gens plutôt que de le faire dans des activités insuffisamment rentables. Cette règle du jeu, jamais remise en cause parce qu’elle suppose un affrontement avec le patronat, a permis qu’une couche sociale étroite accapare les gains de productivité, autrement dit les richesses nouvelles. Depuis 20 ans, la courbe du chômage épouse étroitement celle des revenus financiers. Ce sont ces deux courbes qu’il faut inverser, et l’une ne peut baisser si l’autre continue à monter. » (Fondation Copernic, Politiques alternatives : doc 1, http://www.fondation-copernic.org/COPP10-2.pdf)


Voir l'article : 7.Rapport capital / travail


4.3.1.Le chômage, une arme aux mains du patronat

Dernières modifications : 22.02.2007, 23:41


"Il n'y a pas de moyens plus violent de coercition des employeurs et des gouvernements contre les salariés, que le chômage. Aucune répression physique, aucune troupe qui matraque, qui lance des grenades lacrymogènes, ou ce que vous voulez. Rien n'est aussi puissant comme moyen contre la volonté tout simplement d'affirmer une dignité, d'affirmer la possibilité d'être considéré comme un être humain. C'est ça la réalité des choses." (Extrait sonore du documentaire de Gilles Balbastre "Le chômage a une histoire", Interview de Henri Krazucki)


Le chômage isole, atomise, individualise, démobilise, désolidarise. C'est une véritable guerre, le chômage est une des armes. Ils ont recours à une méthode presque classique maintenant : l'inversion des valeurs, qui consiste à faire diversion en masquant le fond du problème, c'est-à-dire les causes structurelles du chômage et à justifier des mesures anti-sociales. L'exemple de l'OCDE en est la parfaite illustration.

On ne combat pas le chômage. On combat le chômeur. On ne combat pas la pauvreté. On combat le pauvre.



(>>> voir si possible, le documentaire "La raison du plus fort" de Patrick Jean, http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=592)


"Il est grand temps qu'il y ait des mesures coercitives (contre les chômeurs)."
"Il y a des moyens très simples : soit vous faîtes peur soit vous donner envie d'aller bosser. La technique du bâton et de la carotte.".(Extrait sonore du documentaire de Pierre Carles "Danger Travail", interview auprès d'entrepreneurs assistants à l'université d'été du Medef en 2003)



4.3.2.L'OCDE fait la guerre aux chômeurs

Dernières modifications : 22.02.2007, 23:43

L'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) réunit les 29 pays les plus riches du monde. Créé en 1948 sous le nom de OECE, transformé en OCDE en 1960, cet organisme dont le siège est à Paris est un "club fermé" qui est soumis à trois contraintes : respecter les droits de l'homme, la démocratie et appliquer l'économie de marché. Elle se charge de "discipliner la concurrence" en poussant les pays membres à adopter ses « réformes » agressives (qui sont en fait des régressions sociales). Son dernier livre « Perspectives de l'emploi de l'OCDE (2006). Stimuler l'emploi et les revenus » propose de s'attaquer aux chômeurs pour faire pression sur les travailleurs et ainsi baisser leurs revendications. Malin, mais pas très nouveau.

« Comment, se demande [l'OCDE, dans son livre], faire accepter des réformes du marché du travail qui seraient dans l'intérêt des salariés et des chômeurs, mais qu'ils ne veulent pas ? (...) Il faut procéder à « des réformes partielles : réformes à la marge pour mettre en oeuvre des changements de politique ultérieurs plus profonds ». L'offensive doit donc passer par les ailes, et saper les contreforts les plus fragiles du salariat, en réservant pour un second assaut le « noyau dur » : « Pour éviter les conflits avec les principaux groupes d'intérêt, les gouvernements peuvent, dans un premier temps, introduire des réformes à la marge du « noyau dur » du marché du travail sans véritablement toucher aux structures institutionnelles dont bénéficient les travailleurs en place. Cela tend à renforcer la dualité du marché du travail, ce qui peut ensuite permettre de gagner progressivement le soutien de l'opinion publique à des réformes plus fondamentales des institutions et politiques du marché du travail. (...) Cette bataille menée en bon ordre, conclut l'OCDE, « a probablement placé les travailleurs titulaires d'un contrat permanent dans une position de faiblesse pour s'opposer aux réformes dans la mesure où travailleurs temporaires et chômeurs étaient relativement nombreux.» » (Le Monde Diplomatique, Décembre 2006, p5, Des experts aux idées fracassantes, Economistes en guerre contre les chômeurs, http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/CORDONNIER/14220)


L’OCDE : « Les réformes structurelles qui commencent par générer des coûts avant de produire des avantages, peuvent se heurter à une opposition politique moindre si le poids du changement politique est supporté dans un premier temps par les chômeurs. En effet, ces derniers sont moins susceptibles que les employeurs ou les salariés en place de constituer une majorité politique capable de bloquer la réforme, dans la mesure où ils sont moins nombreux et souvent moins organisés. » Les travaux de l'OCDE coûtent très cher aux contribuables, mais ils sont francs. » (Le Monde Diplomatique, Décembre 2006, p5, Des experts aux idées fracassantes, Economistes en guerre contre les chômeurs, http://www.monde-diplomatique.fr/2006/12/CORDONNIER/14220)



4.3.3.Adaptation et contrôle social

Dernières modifications : 09.03.2007, 19:34

L'adaptation, le rêve du patronat : un salariat servile et flexible.

« Aujourd'hui le Pare [Plan d'Aide au Retour à l'Emploi, 2001] conduit les ANPE à rejeter les formations longues qui permettaient pourtant l'accès à des métiers en pénurie de main d’œuvre, comme ceux d'infirmières ou d'institutrices... Au vu de l'application du Pare, et contrairement aux promesses initiales, il faut bien constater que les besoins des chômeurs ne sont plus au coeur de l'action de l’ANPE. Ce qui, dorénavant, est au coeur de sa mission, c'est «l'employabilité» telle que les entreprises la définissent. Les parcours de « réinsertion professionnelle» y sont systématiquement soumis. Les entreprises expriment leurs besoins de main d'oeuvre, l'ANPE les approvisionne. Concrètement et combien de témoignages que nous avons reçus le confirment, voici ce à quoi se réduit la mise en application du Pare: ajuster les chômeurs aux demandes des entrepreneurs, les reformater en conséquence au lieu d'offrir de les former. La plupart des formations s'effectuent désormais directement en entreprise. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p66)


« Les pressions s'intensifient pour qu'il prenne les types d'emploi vacants dans son « bassin d'emploi », et qu'il comprenne vite qu'il «doit bien s'y adapter». Même si ces emplois ne lui offrent qu'un salaire diminué et des conditions de travail déplorables (c'est le cas notamment dans certains métiers qui peinent à recruter: la restauration ou le bâtiment par exemple). S'il refuse ce type d'emploi, alors on lui fait comprendre qu'au terme du Pare, il doit «activement» rechercher un travail pour avoir droit aux allocations. On lui rappelle que les Assedic peuvent alerter l'administration en cas de doute sur l'attitude d'un allocataire. On lui suggère petit à petit qu'il risque fort d'être radié. Beaucoup de chômeurs témoignent maintenant de pressions de ce genre, et de l'impossibilité pratique d'y résister très longtemps. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p67-p68)


"Nous voulons envoyer un message clair au fraudeurs, explique Xavier Bertrand [Ministre de la Santé et des Solidarités depuis juin 2005] : vous ne pourrez plus échappez aux contrôles, car il existe désormais des outils juridiques et informatiques." En premier lieu, le regroupement de fichiers. Il permet, notamment, de vérifier la cohérence des données communiquées aux différents organismes." (Le Figaro, 26/10/06, cité dans CQFD, Novembre 2006, p11)


L’ÉTAT ET LES COLLECTIVITÉS LOCALES, LA CAF ET L’ANPE, TOUS UNIS POUR... DÉBUSQUER LES FEIGNASSES, mars 2005, Nicolas Arraitz.
http://www.cequilfautdetruire.org/article.php3?id_article=578

Le Point, les tricheurs du chômage, juin 2006
Le Point, les tricheurs du chômage, juin 2006

Les “tricheurs” du point:
http://collectifnord91.lautre.net/index.php?page=actualites&id=99

"Mis en oeuvre le 2 août 2005, le renforcement du contrôle des chômeurs commence à porter ses fruits. Entre le premier semestre 2005 et le premier semestre 2006, les sanctions prononcées à l'encontre de ceux qui ne remplissent pas leurs obligations (recherche active d'emploi, entretiens à l'ANPE, etc.) ont progressé de 75%. Pour les personnes indemnisées par l'assurance-chômage, ce chiffre a même quasiment doublé (+ 96%). Au total, un peu plus de 23 000 sanctions ont été appliquées en l'espace de six mois, contre 13 000 au cours du premier semestre 2005." (Les Echos, 07/11/06, cité dans CQFD, Novembre 2006, p11)


« Le modèle adaptatif conduit à un épuisement. Il produit certes du devenir, mais il s'agit d'un devenir aveugle qui engendre discrédit, mécréance et démotivation. La vraie question qu'il s'agit alors d'affronter n'est pas celle de l'adaptation au devenir, mais celle de la transformation du devenir en avenir. » (Performance et singularité, Bernard Stiegler, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 222)


« De toute évidence, si la vie humaine consistait simplement en une adaptation à l'environnement physique et social dominant, l'homme aurait laissé le monde comme il l'a trouvé, comme l'ont fait la plupart des espèces biologiques. La machine elle-même n'aurait pas été inventée. La qualité singulière de l'homme consiste dans le fait qu'il crée ses propres standards et ses propres fins, sans les laisser directement dicter par le schéma extérieur des choses. » (Technique et civilisation, 1936-1950, Lewis Mumford, p274)


4.3.4.Individualiser

Dernières modifications : 06.03.2007, 18:32

Le chômage agit sur le collectif comme un poison. En isolant le chômeur, le sentiment de solidarité est durablement atteint, il n'y a qu'à voir les difficultés actuelles de mobilisations des associations de chômeurs. Cela renforce aussi le sentiment de fatalité et d’impuissance, ce qui est tout simplement un gâchis de forces humaines capable de construire des projets de sociétés alternatives.

« Le chômage, pourtant fait collectif, est maintenant transmué en affaire individuelle, qui engage la responsabilité individuelle du demandeur d'emploi, quand ce n'est pas ses propres déficits personnels, son « inemployabilité ». » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p72)


« Le système dans lequel nous vivons est profondément insécurisant parce qu'il charge chaque individu du fardeau de la responsabilité intégrale de son existence dans un monde où les liens de solidarité traditionnelle se sont largement délités. » ("La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 76)



Serge Halimi : Cette idéologie individualiste [...] ça ne tombe pas du ciel. L'individualisme est aussi créé par toute sorte de politique. On peut favoriser des conceptions individualistes. Si on vous dit 'il n'y a plus de sécurité sociale mais c'est des assurances privées", vous aurez tendance à fonctionner comme un consommateur qui va choisir son assurance privée. Si on vous dit "il n'y a plus de logements collectifs, mais c'est l'accès à la propriété privée", vous allez fonctionner aussi de cette manière.
Daniel Mermet : Prenons la propriété privée, quelle est la part d'idéologie, où est le calcul, comment ça se présente ?
Halimi : Ca a été théorisé depuis très longtemps, [...] à la fin du 19è siècle au temps de la cour du tsar des russies par le premier ministre Stolypine [Piotr Arkadiévitch] qui disait : "le régime tsariste s'effondrera s'il ne crée pas une classe de petits propriétaires [...] qui servira de bouclier à l'ordre social". Et bien il s'est passé la même chose aux Etats-Unis. L'accession à la propriété privée est le produit d'une volonté politique. On va déploier des sommes publiques considérables pour favoriser l'accès à la propriété privée.Par exemple aux Etats-Unis, les sommes que vous payées pour rembourser vos prêts, vous pouvez les déduire de vos impôts. Ca veut dire que chaque contribuable américain en quelque sorte finance l'accession à la propriété privée. [...] Cette classe de propriétaire [..] se sentira de plus en plus pris à la gorge par le poids des impôts fonciers et par le poids des taxes d'habitation et qui vont en retour nourrir les campagnes de la droite pour la baisse des impôts. [...] (Extrait sonore sur la construction de l'individualisme, entretien de Serge Halimi dans l'émission « Là-bas si j'y suis » : http://w3.la-bas.org/article.php3?id_article=568)


L'efficacité dépend évidemment des fins auxquelles on la mesure.


« Il faut mettre en question radicalement la vision économique qui individualise tout, la production comme la justice ou la santé, les coûts comme les profits et qui oublie que l'efficacité, dont elle se donne une définition étroite et abstraite, en l'identifiant tacitement à la rentabilité financière, dépend évidemment des fins auxquelles on la mesure, rentabilité financière pour les actionnaires et les investisseurs, comme aujourd'hui, ou satisfaction des clients et des usagers, ou, plus largement, satisfaction et agrément des producteurs, des consommateurs et, ainsi, de proche en proche, du plus grand nombre. À cette économie étroite et à courte vue, il faut opposer une économie du bonheur, qui prendrait acte de tous les profits, individuels et collectifs, matériels et symboliques, associés à l'activité (comme la sécurité), et aussi de tous les coûts matériels et symboliques associés à l'inactivité ou à la précarité (par exemple, la consommation de médicaments : la France a le record de la consommation de tranquillisants). On ne peut pas tricher avec la loi de la conservation de la violence: toute violence se paie et par exemple la violence structurale qu'exercent les marchés financiers, sous forme de débauchages, de précarisation, etc., a sa contrepartie à plus ou moins long terme sous forme de suicides, de délinquance, de crimes, de drogue, d'alcoolisme, de petites ou de grandes violences quotidiennes. » (Contre-feux, Pierre Bourdieu, p46)


«Le découragement est fils de la défaite; la défaite est favorisée par la désyndicalisation ; la désyndicalisation est accélérée par les techniques d'individualisation du travail, de mise en concurrence des ouvriers, de répression des militants. Et cette répression, justement, passe toujours mieux quand le découragement rôde, quand la casse de l'identité ouvrière ouvre la voie à la construction ou au durcissement d'autres clivages, aisément manipulables par les gouvernants et par les médias (générations, nationalités, religions, salariés du privé contre fonctionnaires). Pour que le libéralisme passe, il fallait d'abord qu'il saccage le foyer d'où partaient les grandes résistances. » (Le grand bond en arrière de Serge Halimi, 2004, p538)


Pour illustrer ce propos, un extrait des dernières pages du roman de Georges Orwell, 1984, où le héros, après avoir combattu le régime totalitaire de Big Brother pendant tout le roman, abdique finalement après avoir trop souffert.

« Deux et deux font cinq. Il acceptait tout. [...] Combien tout était facile! Il n'y avait qu'à se rendre et le reste suivait... C'était comme de nager contre un courant qui vous envoie rouler en arrière quelque soit l'effort fourni, puis de décider que l'on va se retourner et nager dans le sens du courant au lieu de s'y opposer. Seule, votre propre attitude changeait. Ce qui devait arriver arrivait de toute façon. Il savait à peine pourquoi il s'était jamais révolté. » (1984, Georges Orwell, 1949, p390-391)


« Les conditions même de la fabrication d'un intérêt commun en monde ouvrier, les possibilités sociales de mobilisation, ont été atteintes. Sous l'effet, d'abord, de l'atomisation des collectifs de travail, de la généralisation de la sous-traitance et de la flexibilité, des temps éclatés, du temps partiel des femmes. Comment élaborer de « l'intérêt commun », dès lors qu'au travail, d'une semaine à l'autre, les équipes tournent et sont disloquées, dès lors qu'on ne travaille plus vraiment «ensemble» mais côte à côte, juxtaposés ? Comment faire «groupe», dès lors que les actifs vieillissant, les jeunes qui arrivent au travail, en intérim ou en CDD souvent, portent des valeurs et des compétences étrangères aux salariés plus âgés «de culture ouvrière » ? L’arrivée des jeunes salariés, fréquemment à travers l'intérim et la précarité, s'opère dans des conditions qui gênent la fusion des expériences. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p14)


« La tertiarisation de l'économie, ajoutée à la sous-traitance, a transformé de nombreux salariés en pseudo travailleurs indépendants. L’expérience et la menace du chômage de longue durée pour les plus anciens, la difficulté de l'accès à l'emploi pour les plus jeunes, favorisent la prudence en matière de contestation dans l'entreprise, voire le «chacun pour soi». L'intensification de la concurrence dans et pour le travail produit des situations, en milieu populaire, où la mise en cause de la concurrence et de l'idéologie de la concurrence, est moins aisée. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p15)


« Les chômeurs et les travailleurs précaires, parce qu'ils sont atteints dans leur capacité de se projeter dans l'avenir, qui est la condition de toutes les conduites dites rationnelles, à commencer par le calcul économique, ou, dans un tout autre ordre, l'organisation politique, ne sont guère mobilisables. La concurrence pour le travail se double d'une concurrence dans le travail, qui est encore une forme de concurrence pour le travail, qu'il faut garder, parfois à n'importe quel prix, contre le chantage au débauchage. Cette concurrence, parfois aussi sauvage que celle que se livrent les entreprises, est au principe d'une véritable lutte de tous contre tous, destructrice de toutes les valeurs de solidarité et d'humanité et, parfois, d'une violence sans phrases. Ceux qui déplorent le cynisme qui caractérise, selon eux, les hommes et les femmes de notre temps, ne devraient pas omettre de le rapporter aux conditions économiques et sociales qui le favorisent ou l'exigent et qui le récompensent. La précarité s'inscrit dans un mode de domination d'un type nouveau, fondé sur l'institution d'un état généralisé et permanent d'insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l'acceptation de l'exploitation. » (Pierre Bourdieu, Contre-feux, p97)


« Certes, dans le passé également, les relations de travail pouvaient s'établir autour de la haine, mais celle-ci s'exerçait à l'égard de la hiérarchie, des directions. Ce qui est nouveau dans ce « travail moderne » - souvent les premiers petits boulots de jeunes – c'est que l'agressivité est reportée sur les pairs (les collègues) et sur les personnes extérieures (les clients), aux dépens desquels on doit faire ses preuves et mériter ses primes, ses promotions ou tout simplement le maintien de sa place dans l'entreprise. (...) Le phénomène est observé par le management, qui cherche à se mettre ainsi à l'abri de toute contestation de la part des salariés en externalisant les tensions. » (Le Monde Diplomatique, mars 2006, p16)


« En somme, à chacun de se comporter comme un capitaliste dont le «capital» qu’il aurait à gérer ne serait autre que sa propre personne, soit l’ensemble de ses qualités ou propriétés valorisables sur le marché. Tous capitalistes, tous entrepreneurs. [...] Ce cynisme et cette inconscience contribuent, en second lieu, à convaincre les uns et les autres que, s’ils se trouvent au chômage ou dans la galère des emplois précaires à répétition et/ou s’ils sont employés au rabais, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes, qu’à l’insuffisance de leur mobilisation afin de valoriser leur «capital humain»: c’est qu’ils n’ont pas grand-chose à vendre ou qu’ils ne savent pas le vendre correctement. Se trouvent occultées du même coup toutes les structures qui président à la distribution inégale ou à l’appropriation inégale des ressources matérielles, sociales, culturelles, symboliques dans notre société, qui font que le «capital humain» d’un jeune des milieux populaires des banlieues aura peu de chance de valoir celui d’un jeune issu des milieux aisés des beaux quartiers. Individualiste voire psychologisante, la notion de «capital humain» dissout tous les déterminismes sociaux dans le volontarisme de la mobilisation de soi, que condense la formule «il suffit de vouloir pour pouvoir». [...] le mécanisme de l’exploitation capitaliste [...] se trouve occulté et devient incompréhensible. » (Le capital humain, d'Alain Bihr, http://www.alencontre.org/page/Economie/BihrCapHum03_06.htm)


Voir l'article : 9.1.11.Licenciements abusifs

4.4.Justification théorique des dominants

Dernières modifications : 19.02.2007, 13:53

Conserver l'ordre qui maintient les privilèges de la classe dominante en place. Pour cela, développer une théorie justifiant les inégalités, distribuer les bons points à ceux qui collaborent et les mauvais à ceux qui résistent.

Voir l'article : 8.Classes sociales

4.4.1.Individus et sociétés

Dernières modifications : 23.02.2007, 19:22

C’est « souvent un sentiment d'infériorité qui pousse l'individu à s'intégrer dans un groupe, pour pouvoir en tant que membre d'une communauté manifester sa supériorité sur d'autres. » (Friedrich Von Hayek, la route de la servitude, 1946, p104)


Voilà, la messe est dite. Un des penseurs du néolibéralisme, Friedrich Von Hayek annonce sa sentence sociologique. Le groupe, le collectif sera alors constamment dévalorisé, tandis que l’individu, libre et indépendant sera le garant d’une société meilleure.

« Les communistes [...] ne posent pas aux hommes d'exigence morale: aimez-vous les uns les autres, ne soyez pas égoïstes, etc. ; ils savent fort bien au contraire que l'égoïsme, tout autant que le dévouement, est une des formes, et, dans certaines conditions, une forme nécessaire de l'affirmation des individus» (L'idéologie allemande, Marx et Engels, p. 173-174, cité dans Le grand bond en arrière, Serge Halimi, p23)


« Le passage du lien d'autorité vertical, le commandement, qui fondait la démocratie débutante des XVIIIe et XIXe siècles, celle des chevaliers de l'industrie, a un nouveau rapport d'autorité horizontal, la négociation, qui régule la société actuelle, exhorte les personnes, les sujets à se transformer en individus. La personne reste en effet une valeur abstraite dangereusement coincée entre l'idée de dieu et celle du néant. Quant au sujet, il s'en référait a son roi, a son patron, à son maître, qui lui procurait un sentiment protecteur d'appartenance et dont il retirait par procuration une partie de son identité. Sans dieu ni maître, à qui un individu peut-il s'en référer sinon à lui-même ? » (La performance à l’épreuve de la surprise et de l’autorité, Daniel Marcelli, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 39)


Pourtant un individu est dans une société, dans une culture, il a besoin des autres.

« Il faut penser l'individu à partir de son individuation, et non l'inverse. C'est en ce sens que Simondon a montré, dans l'individu et sa genèse physico-biologique, et surtout dans l'individuation psychique et collective, qu'un individu ne se forme que dans le processus d'une individuation à la fois psychique et collective. Je ne peux m'individuer que dans un groupe, qu'en participant à un groupe. Mon individuation ne se constitue effectivement et ne se performe, en quelque sorte, que dans la mesure où elle contribue et participe à l'individuation d'un nous, c'est-à-dire d'un collectif qui m'englobe et avec lequel je partage ce que Simondon appelle un fonds préindividuel. Ce fonds préindividuel est un héritage. On peut appeler cela un patrimoine, une culture, mais aussi un ensemble de problèmes, un milieu, un contexte, des actifs et des passifs, et tout cela est chargé de potentiel. » (Performance et singularité, Bernard Stiegler, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 224)


Curieusement, la promotion de l’individu s’accommode mal de la production machinique industrielle, avec quelques faits pourtant simples, notamment la dépossession de la créativité du travailleur au profit du rendement industriel :

« Dans l'artisanat, c'est l'ouvrier qui est représenté, dans les produits de la machine, c'est le travail. Dans l'artisanat, on met l'accent sur la note personnelle, l'empreinte de l'ouvrier et de son outil est inévitable. Dans le travail machiniste, l'impersonnel prévaut, et si l'ouvrier laisse une preuve quelconque de son rôle dans l'opération, c'est un défaut ou une paille. » (Technique et civilisation, 1936-1950, Lewis Mumford, p302)


« Notre technologie moderne, dans son organisation interne, a produit une économie collective et ses produits caractéristiques sont des produits collectifs. Quelle que soit la politique d'un pays, la machine est égalitaire. De là viennent les profondes contradictions et les conflits qui se sont maintenus dans l'industrie machinique depuis la fin du XVIIIè siècle. A tous les stades de la technique, le travail représente une collaboration d'innombrables ouvriers, utilisant eux-mêmes un héritage technologique large et ramifié. L'inventeur le plus ingénieux, le savant isolé le plus brillant, le dessinateur le plus habile ne contribuent qu'en partie au résultat final. Le produit lui-même porte la même empreinte impersonnelle, […].» (Technique et civilisation, 1936-1950, Lewis Mumford, p305)


« L'homme peut définir arbitrairement la nature comme la partie de son expérience qui reste neutre face à ces désirs et à ses intérêts. Mais lui, avec ses désirs et ses intérêts, pour ne rien dire de sa constitution chimique, a été formé par la nature et ne peut éviter de faire partie du système de la nature. » (Technique et civilisation, 1936-1950, Lewis Mumford, p284)


Voir l'article : 10.2.4.Dévalorisation du travail
Voir l'article : 10.2.5.Distanciation, parcellisation, indépendances des domaines
Voir l'article : 1.4.Agir pour l'émancipation

4.4.2.Cynisme, ironie

Dernières modifications : 26.02.2007, 14:36

« Je lisais récemment un article d'un auteur allemand sur l'Égypte ancienne. Il montre comment, dans une époque de crise de la confiance dans l'État et dans le bien public, on voyait fleurir deux choses : chez les dirigeants, la corruption, corrélative du déclin du respect de la chose publique, et, chez les dominés, la religiosité personnelle, associée au désespoir concernant les recours temporels. De même, on a le sentiment, aujourd'hui, que le citoyen, se sentant rejeté à l'extérieur de l'État (qui, au fond, ne lui demande rien en dehors de contributions matérielles obligatoires, et surtout pas du dévouement, de l'enthousiasme), rejette l'État, le traitant comme une puissance étrangère qu'il utilise au mieux de ses intérêts. » (La main gauche et la main droite de l’Etat, Pierre Bourdieu entretien avec R.P Droit et T. Ferenczi, publié dans le Monde, le 14 janvier 1992, tiré du livre Contre-feux, Pierre Bourdieu, Raison d’agir, 1998, p12)


« Au fond, pour le capitalisme, la meilleure population, la plus réceptive, la plus docile et la plus enthousiaste serait une population complètement atomisée et infantilisée, dont les liens de solidarité seraient réduits à des échanges groupusculaires, fusionnels et festifs, une population dont les membres n'auraient plus en commun que le projet de jouir ensemble, de "s'éclater" infiniment, prisonniers béats d'un sybaritisme invertébré, c'est-à-dire d'un style de vie moralement anomique [vide de sens], où l'atrophie de la dimension éthique serait compensée par l'hypertrophie de la dimension esthétique, où le but de la vie serait de "se faire du bien" à défaut de faire le bien. » (Alain Accardo, Le petit bourgeois gentilhomme, Labor, 2004, http://www.les-renseignements-genereux.org/citations.html?themeId=492)


« La « branchitude » (être branché) évite la confusion sociale et offre un nouvelle forme de certitude. […] L’ironie est simplement une des astuces dont se servent la publicité et le design pour avoir le beurre et l’argent du beurre. Voilà l’essence séduisante de la branchitude : c’est une attitude, c’est au-delà des mots. Soit vous le comprenez, parce que vous êtes branché vous-même, soit non. Personne ne va vous l’expliquer. Cela ne signifie pas que la branchitude est profonde ; elle ne l’est certainement plus. La branchitude contemporaine est une sorte d’hypnose, un sort qui demande à ne pas trop réfléchir à ce que signifient vraiment les consignes tacites des consommateurs : « c’est branché / c’est nul ». Il est temps d’accepter que la branchitude, comme signifiant de rébellion positive, est un leurre.» (La loi du plus fort, la société de l’image, Rick Poynor, 2002)


« Bien que l’ironie nous accompagne au moins depuis Socrate, les dernières années du XXè siècle furent l’époque où l’ironie ne fut plus seulement une formule utile mais devint une routine, une attitude quotidienne, une manière d’être général, un défaut sociale [une protection]. Il suffisait de l’appliquer pour que vos défenses psychologiques soient inattaquables et que rien de socialement embarrassant ne puisse arriver. » (La loi du plus fort, la société de l’image, Rick Poynor, 2002)


Bluewater est un énorme centre commercial situé à 30 km à l’est de Londres. « Les centres commerciaux, comme l’a souligné le sociologue britannique Paul Barker, font ressortir le snobisme anglais de droite comme de gauche. « Les attaques sur la conception cyniquement populiste des centres commerciaux font écho aux assauts contre les pavillons de banlieue dans les années 1920 ou contre les complexes cinématographiques dans les années 1930, contre les antennes TV dans les années 1950, ou les paraboles dans les années 1980. Il semble que, souvent, le mot d’ordre soit : « Découvrons ce que font ces gens et disons-leur d’arrêter. » Pourtant, paradoxalement, ce que les bourgeois méprisent aujourd’hui comme étant une vulgaire manifestation de la culture prolétarienne, ils auront tendance à le considérer comme un « héritage » une génération plus tard. « Je suis certain qu’un jour un centre commercial sera classé monument historique », conclue Barker. […] Comment convaincre le client qu’il ou elle est dans l’erreur ? Selon le critique culturel Bryan Appleyard, Bluewater représente un moment de transition vers ce qu’il appelle un « nouvel ordre ». Appleyard énumère les arguments des personnes traditionnellement cultivées – quelqu’un comme lui – avec une conception de progrès humain, des valeurs et une éthique dérivées de la culture grecque-chrétienne-Renaissance-Lumières. « Je pourrais aisément imaginer l’article de journal que je pourrais rédiger pour railler cet endroit, note-t-il. Son architecture, quoique délicate et agréable est dépravée. Les employés sont des robots. Cela pollue et glorifie les plaisirs vains de la consommation. Sa surabondance est insignifiante … Son manque de naturel supprime le sérieux et la profondeur ». Et pourtant, conclut-il, il ne pourrait rédiger un tel article parce que sa réponse est bien moins simple que cela. Aujourd’hui, comme j’ai pu le constater, les arguments pour et contre Bluewater sont vrais. Mais quand on aura achevé la transition vers le nouvel ordre d’abondance qu’il représente, suggère Appleyard, les arguments contre cet endroit n’auront plus aucun sens. Comme il le remarque, nos valeurs ont été façonnées par des conditions historiques de pénurie. Les nouvelles conditions d’abondance rendent ces valeurs non seulement superflues mais aussi incompréhensibles pour la plupart des gens.» (La loi du plus fort, la société de l’image, Rick Poynor, 2002, p23-30-31)


« Marcuse ajoute que choisir "librement" parmi une grande variété de marchandises et de services, ce n’est pas être libre si pour cela l’individu doit être aliéné (par des contrôles sociaux et une vie de labeur et d’angoisse). En conséquence, si l’individu renouvelle "spontanément" des besoins imposés, cela ne signifie pas qu’il soit autonome mais plutôt que son conditionnement, par les divers moyens d’aliénation, est réussi. La "survie" du spectateur est une vie au ralenti, sans passions, une maladie difficile à "soigner" car “ceux qui organisent le monde organisent la souffrance et son anesthésie” » (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre..., op. cit., p.197, cité dans La critique situationniste ou la praxis du dépassement de l’art, Thomas Genty, 1998, http://infokiosques.net/spip.php?article=120)


« Le cynisme est souvent une réaction de défense de l’individu déboussolé par son environnement social. » (Eric Dupin - "Une société de chiens - Petit voyage dans le cynisme ambiant", 2006, http://www.geocities.com/ericdupin/intro-sochiens.html)


Voir l'article : 11.4.5.La publicité
Voir l'article : 8.5.2.Epanouissement personnel
Voir l'article : 11.3.Contradictions

4.4.3.La sélection "naturelle"

Dernières modifications : 04.03.2007, 11:07

« L’un des plus notables porte-parole américains du darwinisme social fut John D. Rockefeller, le premier de la dynastie, qui déclara dans un discours célèbre : « La variété de rose “American Beauty” ne peut être produite dans la splendeur et le parfum qui enthousiasment celui qui la contemple qu’en sacrifiant les premiers bourgeons poussant autour d’elle. Il en va de même dans la vie économique. Ce n’est là que l’application d’une loi de la nature et d’une loi de Dieu. » (http://www.monde-diplomatique.fr/2005/10/GALBRAITH/12812)


Loi du libéralisme, darwinisme social
Loi du libéralisme, darwinisme social


" Instruits par des expériences pratiquées sur les chèvres et les chiens d'une île - l’Irlande au XIXe siècle, la Nouvelle-Zélande au XXe l'insularité encouragea les fanatiques aux expérimentations de laboratoire -, William Townsend démontre l'efficacité d'un aiguillon particulier : « La faim apprivoisera les animaux les plus féroces, elle apprendra la décence et la civilité, l'obéissance et la sujétion aux plus pervers. » (Cité in Karl Polanyi, «Our obsolete market mentality », in George Dalton, p. 158).Cette science est appliquée à la loi anglaise de 1834 sur les indigents : ils ne seront plus assistés. Emissaire de la révolution américaine à Paris et rédacteur éminent de la Déclaration d'indépendance, Benjamin Franklin estimait d'ailleurs dès 1766: « Plus on organise des secours publics pour prendre soin des pauvres, moins ils prennent soin d'eux-mêmes et, naturellement, plus ils deviennent misérables. Au contraire, moins on fait pour eux, plus ils font pour eux-mêmes, et mieux ils se tirent d'affaire. » Sous couvert d'être ainsi encouragés au travail, à la frugalité, à la sobriété, bien des rats prolétariens vont rencontrer leur arsenic. Et si le vocabulaire a changé, des décisions américaines, puis européennes, prises dans les années 90 - 1990 ! - n'ont pas toujours semblé inspirées d'un esprit très différent de celui de Benjamin Franklin." (Le Grand Bond en arrière, Serge Halimi, p28)


Adaptes-toi ou crèves !


« Le concept de nature est aussi utilisé sans complexe pour justifier de l’adaptabilité d’un individu dans la société. On assiste à une culpabilisation paternaliste des chômeurs sans combattre les causes structurelles du chômage, et en réduisant toute la responsabilité à la volonté de l'individu, à sa capacité d'adaptation. On demande à chaque travailleur de devenir son propre entrepreneur, de se vendre. Pas étonnant que l'on a plus de scrupule à licencier dès lors que le travailleur est un produit comme un autre. D’où un raccourci vers une pseudo loi naturelle de la sélection. L'homme est un être vivant qui doit s'adapter ou sinon il ne mérite pas de vivre. Que le meilleur gagne ! Adaptes-toi ou crèves ! » (Le grand bond en arrière, Serge Halimi, p47)


« Manifestement, les théories de l’évolution sociale profonde sont de nouveau entrées dans les faveurs et émergent de leur tombeau pour hanter les populations crédules. Les principes sociaux dangereux du développement culturel, tels que le conditionnement, la sélection naturelle et l’adaptabilité, sont de nouveau à la mode. [...]L’idée que la sélection naturelle est un procédé aveugle est certainement un point tournant dans la pensée occidentale. Il n’y a aucune téléologie, ni même une « main invisible » dirigeante. Au lieu de cela, l’évolution tâtonne à travers le temps, produisant des espèces favorables comme défavorables. Ses manifestations variées ne créent pas de l’ordre, mais des accidents. Cette notion est un incroyable défi au désir d’ordre rationnel occidental. [...] Pour que les actes passifs de génocide soient perçus comme légitimes (naturels), le peuple doit participer à l’idéologie eugénique. Il doit croire que les espèces suivent un processus biologique qui s’efforce d’atteindre la perfection par le processus de sélection. Il doit croire que certaines populations sont plus aptes que d’autres. Il doit avoir un désir d’émulation de l’adaptation et avoir la foi en l’élimination de l’inadapté. » (Machine Chair, Critical Art Ensemble, p41, p55, http://www.art-act.net/machine_chair.pdf)


« En fait, la force de l'idéologie néo-libérale, c'est qu'elle repose sur une sorte de néo-darwinisme social : ce sont «les meilleurs et les plus brillants», comme on dit à Harvard, qui triomphent (Becker, prix Nobel d'économie a développé l'idée que le darwinisme est le fondement de l'aptitude au calcul rationnel qu'il prête aux agents économiques). Derrière la vision mondialiste de l'internationale des dominants, il y a une philosophie de la compétence selon laquelle ce sont les plus compétents qui gouvernent, et qui ont du travail, ce qui implique que ceux qui n'ont pas de travail ne sont pas compétents. Il y a les winners et les losers, il y a la noblesse, ce que j'appelle la noblesse d'État, c'est-à-dire ces gens qui ont toutes les propriétés d'une noblesse au sens médiéval du terme et qui doivent leur autorité à l'éducation, c'est-à-dire, selon eux, à l'intelligence, conçue comme un don du Ciel, dont nous savons qu'en réalité elle est distribuée par la société, les inégalités d'intelligence étant des inégalités sociales. L'idéologie de la compétence convient très bien pour justifier une opposition qui ressemble un peu à celle des maîtres et des esclaves : avec d'un côté des citoyens à part entière qui ont des capacités et des activités très rares et surpayées, qui sont en mesure de choisir leur employeur (alors que les autres sont choisis par leur employeur, dans le meilleur des cas), qui sont en mesure d'obtenir de très hauts revenus sur le marché du travail international, qui sont suroccupés, hommes et femmes (j'ai lu une très belle étude anglaise sur ces couples de cadres fous qui courent le monde, qui sautent d'un avion à un autre, qui ont des revenus hallucinants qu'ils ne peuvent même pas rêver de dépenser en quatre vies, etc.), et puis, de l'autre côté, une masse de gens voués aux emplois précaires ou au chômage. Max Weber disait que les dominants ont toujours besoin d'une « théodicée de leur privilège », ou, mieux, d'une sociodicée, c'est-à-dire d'une justification théorique du fait qu'ils sont privilégiés. » (Pierre Bourdieu, Contre-feux, p48-49)


Voir l'article : 8.Classes sociales

« L'insécurité sociale est organisée, la misère est voulue par les classes dirigeantes quand les mouvements sociaux ne s’y opposent pas massivement. (...)
C’est [...] la victime qui doit être coupable (retour au bouc émissaire), et c’est ainsi qu’un racisme anti-pauvre va se constituer, sur le modèle de tous les racismes où l’autre incarne notre part mauvaise, rejetée au dehors, alors qu’on se pare soi-même de toutes les vertus, de la culture et de l’humanité même. Ce n’est pas nouveau. La plupart des peuples se nomment eux-mêmes "les hommes" opposés aux autres (barbares, sauvages, bêtes à deux pieds comme les Aryens appelaient leurs esclaves). La première fonction de l’idéologie est de justifier l’ordre établi et la domination des dominants, transformer la force en droit et procurer la tranquillité d’esprit à ceux qui servent le système en les assurant de leur supériorité. » (Le racisme anti-pauvres, par Jean Zin, http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=1334)


4.4.4.La méritocratie

Dernières modifications : 09.03.2007, 19:38

« J’aborderai le thème de la performance sous l'angle de la construction d'épreuves chargées de définir des « inégalités justes », c'est-à-dire sous l'angle de la méritocratie. En effet, la performance s'impose comme une épreuve de justice dans les sociétés démocratiques postulant une égalité fondamentale des individus. Dans ce contexte, la seule manière juste de hiérarchiser les individus consiste à mesurer leur mérite, indépendamment de tout autre critère comme la naissance, le sexe ou la race.
[...] Il ne semble pas possible de dégager un mérite pur quand on observe que les inégalités scolaires reproduisent plus ou moins fidèlement les inégalités sociales de départ. [...] Toute la microsociologie de l'éducation montre cette évidence: l'école étant dans la société, les intérêts et les préjugés sociaux ne s'arrêtent pas à sa porte.
[...] Le règne de la performance justifie moralement le triomphe des vainqueurs et peut fonder leur orgueil au nom d'un darwinisme social latent. [...] La face sombre de la performance est celle qui autorise à « blâmer la victime » avec d'autant plus de cruauté que la victime elle-même est portée à s'invalider et à perdre sa propre estime de soi. [...] Il est d'autant plus indispensable de résister à l'emprise de la performance que cette norme de justice possède une dimension morale et qu'elle est un mode de contrôle social et de construction de soi. Pour être performant, il faut travailler, se contrôler, être mesuré, investir une large part de soi dans une activité, être accepté par les autres... Le risque est alors de transformer la performance en morale utilitaire et de détruire ainsi l'autre versant de l'individualisme, celui qui promeut la singularité et l'authenticité des individus. Le risque est aussi que la somme des performances individuelles détruise la performance collective définie en termes de confiance, de sécurité, de solidarité, ce que l'on appelle aujourd'hui le capital social. » (Critique de la performance comme modèle de justice, François Dubet, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 15 > p 27)


« Il en va de même aujourd'hui lorsque les détenteurs de capital culturel omettent de tirer les conséquences du fait que les vertus d'« intelligence », qu'ils célèbrent, se rencontrent plus souvent chez les héritiers des familles cultivées. Ce « racisme de l'intelligence » peut être à la racine de nombre de prises de position d'apparence généreuse en matière culturelle et politique. Notamment de la propension à exiger ou a célébrer les vertus universelles en oubliant de travailler à universaliser les conditions économiques et sociales de l'accès à l'universel. » (Pierre Bourdieu, MONOPOLISATION POLITIQUE ET REVOLUTIONS SYMBOLIQUES, Rome 14 mars 1990, dans « Propos sur le champ politique », p107)


«Dans cette totale absence de perspective, la morale ambiante semble avoir recyclé avec une apparence de succès les vieux thèmes de l'effort et du mérite hérités des valeurs chrétiennes on n'est pas sur terre pour jouir de la vie, on y est pour souffrir en travaillant dur, pour porter sa croix, à l'image du Christ, et seule cette voie permettra le salut. [...] Et l'idée que tous ces efforts seront un jour récompensés, peut-être sous la forme de biens matériels dont nous pourrions enfin jouir, s'avère le plus souvent être le piège suprême: à force de s'être focalisé vers les tâches, vers le mérite, vers les buts, l'individu performant découvre que, le jour où il serait enfin question de pouvoir jouir du fruit de tous ses efforts, il en est devenu totalement incapable. Il y a belle lurette que ses plaisirs narcissiques (accrocher l'une ou l'autre médaille à son ego à coups de mérite et donc à coups d'efforts) ont pris le pas sur ses besoins et ses désirs naturels, et les ont étouffés. Il s'est coupé de lui-même, distancé de soi. Au point de ne plus pouvoir se les laisser sentir, au point de ne plus même savoir ce qui pourrait réellement être source de plaisir. Workaholism. Addiction au travail. Addiction aux buts, aux objectifs, au faire, à l'accomplir. Agir, réaliser. Remplir le temps. Remplir l'agenda (du latin agendum, « Il faut agir »). Faute de quoi s'installera le sentiment du vide, le spectre du néant. La performance est devenue un besoin, elle est devenue une drogue, ne permettant même plus de vraiment goûter aux plaisirs du temps de loisir. » (Homo Performans, Thierry Melchior, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 75-77-78)


"Ne pas perdre sa vie à la gagner" est un slogan anarchiste, il serait bon de le méditer surtout quand on sait que :

« Selon une étude de l'INSEE, le différentiel de mortalité entre les cadres supérieurs et les manœuvres est de seize ans, un des plus élevés en Europe. C'est un cumul de précarité. Plus on descend dans l'échelle sociale, plus on est malade, plus on meurs tôt. » (Magazine Regards, Octobre 2006, p47)


Voir, Putain d'usine:
http://atheles.org/agone/elements/putaindusine/#article652