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8.3.4.Mécanismes du pouvoir

Dernières modifications : 24.02.2007, 20:24

" Si l'on veut comprendre la capacité de la classe dominante à se maintenir au pouvoir, il faut prendre en compte un grand nombre de facteurs, et je voudrais ici n'en mentionner que deux, dont l'importance est souvent sous estimée dans le mouvement alter-mondialiste. Le premier c'est que le capitalisme ne s'est pas développé en vase clos, à l'intérieur de l'Europe, mais a été, pratiquement dès le départ, en contact avec cet immense "hinterland" qu'on appelle aujourd'hui le tiers monde. L'économie est un système complexe et personne ne peut vraiment calculer la contribution que cet "hinterland" a eue sur notre développement. Néanmoins, sans remonter au pillage de l'or et de l'argent latino américain ni à l'esclavage, que seraient nos sociétés sans le pétrole bon marché, l'existence d'une main d’œuvre taillable et corvéable à merci, à la fois ici (les immigrés) et là bas, ainsi que sans cette forme d'aide du Sud au Nord qu'on appelle le service de la dette? Que seraient les rapports de classe sans l'immense armée de réserve constituée par les populations paysannes du tiers monde constamment en vole de prolétarisation? Difficile de répondre, mais difficile aussi de dire que les différences par rapport à la situation actuelle ne seraient pas profondes. On pourrait même soutenir que le paradoxe du 20è siècle, c'est que les révolutions ne se sont pas produites dans les pays capitalistes développés parce que les bénéfices que ceux ci retirent de l'impérialisme ont rendu de telles révolutions politiquement impossibles, alors qu'elles se sont produites dans des pays techniquement arriérés où le poids du féodalisme et du colonialisme rendaient le développement d'un véritable socialisme tout aussi impossible. Quoi qu'il en soit, tout mouvement aspirant à un changement social véritable doit promouvoir une vue lucide du rapport Nord Sud « réellement existant ». Loin d'être un rapport de coopération, il s'agit d'un rapport d'exploitation impitoyable qui se perpétue grâce à toute une série de moyens de pression économiques et politiques mais qui est, in fine, basé sur un rapport de force militaire. C'est pourquoi le mouvement alter mondialiste ne peut pas faire l'économie d'un véritable anti-impérialisme qui lie les luttes au «Nord» à une solidarité politique avec les pays du tiers monde, un peu comme lors des luttes anti-coloniales, solidarité qui sera plus efficace à terme que les sempiternelles leçons sur les droits de l'homme qui sont devenues la spécialité d'un bon nombre d'ONG et d'intellectuels.
L'autre aspect qui perpétue la domination de classe, c'est l'extrême efficacité de la «bourgeoisie» sur le plan de la bataille des idées. Le militant noir sud africain Steve Biko disait que l'arme la plus importante entre les mains de l'oppresseur est l'esprit des opprimés. En cela, il rejoignait le philosophe écossais David Hume qui faisait remarquer, déjà au 18è siècle, que le gouvernement se base seulement sur l'opinion; et que cela s'applique aux gouvernements les plus despotiques comme aux plus libres. La chute du Chah d'Iran, de l'apartheid et des régimes d'Europe de l'Est illustre cette vérité: un gouvernement peut avoir à sa disposition toutes les armes qu'il veut, si ses soldats et ses officiers, ou même l'immense majorité de sa population, refusent de lui obéir, il est en fait désarmé. D'où l'importance pour toute classe dominante d'exercer un contrôle sur «l'esprit et le coeur» de sa population. Cela est d'ailleurs compris aux Etats Unis mieux qu'ailleurs et y a mené au développement extraordinaire de l'industrie des relations publiques et des médias, dont la fonction est, comme le dit un de ses principaux fondateurs, Edward Bernays, « d'enrégimenter l'esprit du public aussi sûrement qu'une armée enrégimente les corps de ses soldats » (CHOMSKY Noam, Profit over people, New York, Seven Stories Press, 1999, p.93)." (Préface de Jean Bricmont, « Tous pouvoirs confondus », Geoffrey Geuens, 2003, p10-11)