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8.1.3.Précautions

Dernières modifications : 24.02.2007, 19:37

« Dans le numéro unique de la revue situationniste de la section italienne, un long texte analyse l’attachement purement formel des bureaucraties dites communistes et des groupuscules qui s’y rapportent, à la classe ouvrière : “L’ouvriérisme est d’abord un pseudo-marxisme sans justifications, une vulgarisation économiste équivalente à la fétichisation bourgeoise de la Science de l’économie . Mais l’ouvriérisme est aussi une pratique mystificatrice”. En Italie, particulièrement, l’ouvriérisme est lié à la fois au christianisme (le sacrifice de la tâche du militant est présente ailleurs mais les ramifications italiennes sont plus profondes) et au Parti communiste (lui-même aux ordres de la bureaucratie soviétique). » (Section italienne de l’Internationale situationniste, Ecrits complets, 1969-1972 (Paris, Contre-Moule, 1988), p.95, cité dans La critique situationniste ou la praxis du dépassement de l’art, Thomas Genty, 1998, http://infokiosques.net/spip.php?article=120 )


Les points de vue objectiviste et économiste sont réducteurs


« On sait qu'une des thèses de Marx fait de la lutte des classes le moteur du développement historique. Dans certains de ses textes (les plus sollicités par la tradition marxiste), les classes sociales sont définies par leur position dans les rapports de production économique: dans la société capitaliste, les travailleurs vendent leur force de travail tandis que les capitalistes prospèrent sur l'exploitation de leur labeur, dont ils extorquent la plus-value. Si la sociologie marxienne est beaucoup plus complexe que ce à quoi l'a réduite sa vulgate, il n'en reste pas moins que nombre de ses héritiers revendiqués, en accordant un rôle central à la dimension économique, ont favorisé le développement d'une vision réductrice des mouvements contestataires. Ainsi repère-t-on, chez des analystes marxistes comme dans certains milieux militants, la tentation de rabattre systématiquement les phénomènes de conflictualité sociale sur cet antagonisme. D'où « ces débats sans fin et sans solution sur la "position de classe" des cadres » qu'évoque Boltanski (1982, p. 51), ou les innombrables pages que la littérature militante des années 1970 a consacrées à l'identification de la « position de classe » de tel ou tel groupe en lutte (travailleurs immigrés, homosexuels, prisonniers, etc.) : le groupe se situe-t-il du « bon côté » de la lutte des classes, et son combat est-il porteur d'une véritable dimension révolutionnaire, ou bien s'agit-il d'une lutte « petite-bourgeoise » risquant de détourner le « vrai prolétariat » de sa mission historique de destruction du capitalisme ? Les populations les plus marginalisées, plus exploitées encore que le prolétariat, sont-elles à même de porter un projet révolutionnaire ou, à l'inverse, et comme Marx (1997 [1852]) l'avait écrit du sous-prolétariat, sont-elles au service des intérêts de la bourgeoisie? Ces débats ont disparu des cercles militants à mesure que le marxisme perdait en influence. L'enjeu n'est pas ici de s'en féliciter ni de le regretter, même si l'on peut remarquer qu'aucune autre théorie n'est jusqu'ici parvenue à pallier le déclin du marxisme en proposant une grille de lecture du monde social aussi mobilisatrice. On souhaite seulement pointer une faiblesse de la vulgate marxiste qui est sa conception économiciste et objectiviste des classes sociales. Économicisme, tout d'abord, qui conduit à envisager les classes et les rapports de domination qu'elles entretiennent les unes avec les autres essentiellement sous l'angle économique, alors que, comme l'a montré Pierre Bourdieu (2001), les dominations sont également d'ordre culturel, politique, symbolique, etc. Par voie de conséquence, cette vulgate apparaît mal à l'aise lorsqu'il lui faut aborder des luttes (féministes, homosexuelles ou régionales, par exemple) qui se laissent difficilement appréhender dans des termes économiques. Objectivisme, ensuite, par la tentation de donner aux classes des définitions et des frontières strictes, tirées de leur position dans les rapports de production. Cet objectivisme passe sous silence le travail historique de regroupement et de délimitation auquel se livrent les acteurs, et qui contribue à façonner leur expérience de la position qu'ils occupent dans le monde social. Ainsi, comme l'ont montré les travaux de Thompson (1988 [1963]) ou de Boltanski (1982), une classe ou un groupe social ne sont pas un donné stable produit par des mécanismes économiques, mais le résultat d'un travail d'unification, de mobilisation et de représentation (notamment par la création d'organisations dotées de porte-parole) dont les membres de la classe ou du groupe sont eux-mêmes les principaux acteurs. De ce point de vue, la classe n'est plus tant un déterminant de la lutte (en imposant à ceux qui en font partie la défense de leurs « intérêts de classe ») que son enjeu et son produit. » (Comment lutter ?, sociologie et mouvements sociaux, Lilian Mathieu, 2004, p26-27-28)


Dans nos sociétés complexes, où les individus partagent simultanément plusieurs identités (Breton, catholique, cheminot, homosexuel, etc.) et peuvent appartenir a une pluralité d'organisations (club de sport, syndicat, parti politique, etc.), sur quelle identité et quelle structuration préalables la mobilisation se fondera-t-elle, et pourquoi sur celles-ci plutôt que sur telles autres ?(Comment lutter ?, sociologie et mouvements sociaux, Lilian Mathieu, 2004, p115)


Des mouvements en développement dans les années 1970, comme le féminisme, les luttes homosexuelles, l'écologie ou le régionalisme, correspondent effectivement à ce portrait par leur volonté de défense d'identités marginales ou dominées, leur intérêt pour le corps ou encore leur distance à l'égard du domaine politique et de ses enjeux. Cette grille de lecture, en France développée par Touraine, a connu un très vif succès, notamment au sein des médias où tant la « nouveauté » prêtée aux NMS ("Nouveaux mouvements sociaux") que leur composition sociale « petite bourgeoise » s'accordaient bien aux attentes des journalistes qui en ont fait la promotion. Elle n'en présente pas moins de nombreuses difficultés. La première, et la plus évidente, tient au fait que la plupart des NMS ne sont en réalité pas totalement « nouveaux »: des mouvements féministes ou écologistes existaient dès le XIXe siècle et partageaient déjà, au coeur de la société industrielle, ces traits considérés par les analystes des NMS comme spécifiques aux mobilisations des sociétés « postindustrielles » (Brand 1990; Pichardo 1997).
La deuxième tient à l'évolutionnisme qui imprègne certaines formulations de la théorie, et qui conduit à postuler que les NMS et leurs enjeux identitaires ou moraux auraient désormais, et définitivement, pris la relève des anciens mouvements « matérialistes » dont le mouvement ouvrier serait le paradigme. Une étude attentive de la réalité contestataire prouve que les NMS n'ont en aucun cas remplacé les luttes « matérialistes ». L'analyse des revendications de 4 500 manifestations de la France contemporaine réalisée par 0.Fillieule indique sans ambiguïté que « les mobilisations "matérialistes" restent en effet très largement dominantes avec l'emploi, le revenu et le niveau de vie, les problèmes liés à l'école » (Fillieule 1997, p. 197), tandis que les causes dites « postmatérialistes » (concernant les moeurs, l'environnement, etc.) n'occupent qu'une place minoritaire et ne présentent le plus souvent que des effectifs restreints. [...] il n'est pas de mobilisation collective, même la plus « matérialiste » qui soit, qui ne puisse se targuer d'une composante morale au moins implicite (sous forme, par exemple, d'une conception plus ou moins élaborée de ce qu'est une juste répartition des richesses) ni d'être porteuse d'une dimension identitaire minimale (la définition de son identité de classe, on l'a vu en évoquant le travail de Thompson (1988), a représenté un enjeu essentiel du mouvement ouvrier). [...] En invoquant la nouveauté des NMS, les sociologues de ce courant se seraient engagés dans une entreprise à la fois politique et intellectuelle de « disqualification des formes traditionnelles (et ouvrières) d'engagement » (Annie Collovald p. 183). D'où, également, l'importance que revêtait, pour certains tenants de ce courant, l'attribution ou le refus du statut valorisé de « vrai » mouvement social à certaines luttes selon qu'elles leur paraissaient ou non s'engager dans la voie (libérale) de la « modernité ».(Comment lutter ?, sociologie et mouvements sociaux, Lilian Mathieu, 2004, p30-31-32-33)


Les dispositions sociales des individus ne témoignent pas seulement d'une origine, mais également d'une trajectoire particulière au sein du monde social. C'est ce que montre l'étude que Bernard Pudal (1989) a consacrée aux dirigeants du PCF. Dans un parti qui s'est historiquement défini comme celui de la classe ouvrière et qui a veillé à recruter ses dirigeants au sein de celle-ci, les individus qui sont parvenus à y occuper des postes importants étaient le plus souvent des « miraculés sociaux », ayant connu une réussite scolaire inespérée en regard de leur origine modeste. Cette relative réussite sociale, en les amenant à côtoyer (spécialement à l'école) des membres de la petite bourgeoisie prompts à stigmatiser leur origine ouvrière, a été vécue sur le mode de l'ambivalence et du porte-à-faux. L'engagement communiste leur a permis de résoudre cette tension en proclamant la dignité et la fierté de cette identité ouvrière stigmatisée, tout en accédant à des postes d'intellectuels d'organisation. L'engagement communiste procède ainsi d'une « fidèle infidélité » à la classe d'origine en ce que devenir un permanent du PCF, un professionnel de la représentation politique de la classe ouvrière, est précisément devenu le moyen d'échapper au monde du travail ouvrier sans pour autant le vivre sur le mode du reniement.(Comment lutter ?, sociologie et mouvements sociaux, Lilian Mathieu, 2004, p76-77)