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4.4.4.La méritocratie

Dernières modifications : 09.03.2007, 19:38

« J’aborderai le thème de la performance sous l'angle de la construction d'épreuves chargées de définir des « inégalités justes », c'est-à-dire sous l'angle de la méritocratie. En effet, la performance s'impose comme une épreuve de justice dans les sociétés démocratiques postulant une égalité fondamentale des individus. Dans ce contexte, la seule manière juste de hiérarchiser les individus consiste à mesurer leur mérite, indépendamment de tout autre critère comme la naissance, le sexe ou la race.
[...] Il ne semble pas possible de dégager un mérite pur quand on observe que les inégalités scolaires reproduisent plus ou moins fidèlement les inégalités sociales de départ. [...] Toute la microsociologie de l'éducation montre cette évidence: l'école étant dans la société, les intérêts et les préjugés sociaux ne s'arrêtent pas à sa porte.
[...] Le règne de la performance justifie moralement le triomphe des vainqueurs et peut fonder leur orgueil au nom d'un darwinisme social latent. [...] La face sombre de la performance est celle qui autorise à « blâmer la victime » avec d'autant plus de cruauté que la victime elle-même est portée à s'invalider et à perdre sa propre estime de soi. [...] Il est d'autant plus indispensable de résister à l'emprise de la performance que cette norme de justice possède une dimension morale et qu'elle est un mode de contrôle social et de construction de soi. Pour être performant, il faut travailler, se contrôler, être mesuré, investir une large part de soi dans une activité, être accepté par les autres... Le risque est alors de transformer la performance en morale utilitaire et de détruire ainsi l'autre versant de l'individualisme, celui qui promeut la singularité et l'authenticité des individus. Le risque est aussi que la somme des performances individuelles détruise la performance collective définie en termes de confiance, de sécurité, de solidarité, ce que l'on appelle aujourd'hui le capital social. » (Critique de la performance comme modèle de justice, François Dubet, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 15 > p 27)


« Il en va de même aujourd'hui lorsque les détenteurs de capital culturel omettent de tirer les conséquences du fait que les vertus d'« intelligence », qu'ils célèbrent, se rencontrent plus souvent chez les héritiers des familles cultivées. Ce « racisme de l'intelligence » peut être à la racine de nombre de prises de position d'apparence généreuse en matière culturelle et politique. Notamment de la propension à exiger ou a célébrer les vertus universelles en oubliant de travailler à universaliser les conditions économiques et sociales de l'accès à l'universel. » (Pierre Bourdieu, MONOPOLISATION POLITIQUE ET REVOLUTIONS SYMBOLIQUES, Rome 14 mars 1990, dans « Propos sur le champ politique », p107)


«Dans cette totale absence de perspective, la morale ambiante semble avoir recyclé avec une apparence de succès les vieux thèmes de l'effort et du mérite hérités des valeurs chrétiennes on n'est pas sur terre pour jouir de la vie, on y est pour souffrir en travaillant dur, pour porter sa croix, à l'image du Christ, et seule cette voie permettra le salut. [...] Et l'idée que tous ces efforts seront un jour récompensés, peut-être sous la forme de biens matériels dont nous pourrions enfin jouir, s'avère le plus souvent être le piège suprême: à force de s'être focalisé vers les tâches, vers le mérite, vers les buts, l'individu performant découvre que, le jour où il serait enfin question de pouvoir jouir du fruit de tous ses efforts, il en est devenu totalement incapable. Il y a belle lurette que ses plaisirs narcissiques (accrocher l'une ou l'autre médaille à son ego à coups de mérite et donc à coups d'efforts) ont pris le pas sur ses besoins et ses désirs naturels, et les ont étouffés. Il s'est coupé de lui-même, distancé de soi. Au point de ne plus pouvoir se les laisser sentir, au point de ne plus même savoir ce qui pourrait réellement être source de plaisir. Workaholism. Addiction au travail. Addiction aux buts, aux objectifs, au faire, à l'accomplir. Agir, réaliser. Remplir le temps. Remplir l'agenda (du latin agendum, « Il faut agir »). Faute de quoi s'installera le sentiment du vide, le spectre du néant. La performance est devenue un besoin, elle est devenue une drogue, ne permettant même plus de vraiment goûter aux plaisirs du temps de loisir. » (Homo Performans, Thierry Melchior, dans "La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 75-77-78)


"Ne pas perdre sa vie à la gagner" est un slogan anarchiste, il serait bon de le méditer surtout quand on sait que :

« Selon une étude de l'INSEE, le différentiel de mortalité entre les cadres supérieurs et les manœuvres est de seize ans, un des plus élevés en Europe. C'est un cumul de précarité. Plus on descend dans l'échelle sociale, plus on est malade, plus on meurs tôt. » (Magazine Regards, Octobre 2006, p47)


Voir, Putain d'usine:
http://atheles.org/agone/elements/putaindusine/#article652