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4.3.4.Individualiser

Dernières modifications : 06.03.2007, 18:32

Le chômage agit sur le collectif comme un poison. En isolant le chômeur, le sentiment de solidarité est durablement atteint, il n'y a qu'à voir les difficultés actuelles de mobilisations des associations de chômeurs. Cela renforce aussi le sentiment de fatalité et d’impuissance, ce qui est tout simplement un gâchis de forces humaines capable de construire des projets de sociétés alternatives.

« Le chômage, pourtant fait collectif, est maintenant transmué en affaire individuelle, qui engage la responsabilité individuelle du demandeur d'emploi, quand ce n'est pas ses propres déficits personnels, son « inemployabilité ». » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p72)


« Le système dans lequel nous vivons est profondément insécurisant parce qu'il charge chaque individu du fardeau de la responsabilité intégrale de son existence dans un monde où les liens de solidarité traditionnelle se sont largement délités. » ("La performance, une nouvelle idéologie ?", sous la direction de Benoît Heilbrunn, 2004, p 76)



Serge Halimi : Cette idéologie individualiste [...] ça ne tombe pas du ciel. L'individualisme est aussi créé par toute sorte de politique. On peut favoriser des conceptions individualistes. Si on vous dit 'il n'y a plus de sécurité sociale mais c'est des assurances privées", vous aurez tendance à fonctionner comme un consommateur qui va choisir son assurance privée. Si on vous dit "il n'y a plus de logements collectifs, mais c'est l'accès à la propriété privée", vous allez fonctionner aussi de cette manière.
Daniel Mermet : Prenons la propriété privée, quelle est la part d'idéologie, où est le calcul, comment ça se présente ?
Halimi : Ca a été théorisé depuis très longtemps, [...] à la fin du 19è siècle au temps de la cour du tsar des russies par le premier ministre Stolypine [Piotr Arkadiévitch] qui disait : "le régime tsariste s'effondrera s'il ne crée pas une classe de petits propriétaires [...] qui servira de bouclier à l'ordre social". Et bien il s'est passé la même chose aux Etats-Unis. L'accession à la propriété privée est le produit d'une volonté politique. On va déploier des sommes publiques considérables pour favoriser l'accès à la propriété privée.Par exemple aux Etats-Unis, les sommes que vous payées pour rembourser vos prêts, vous pouvez les déduire de vos impôts. Ca veut dire que chaque contribuable américain en quelque sorte finance l'accession à la propriété privée. [...] Cette classe de propriétaire [..] se sentira de plus en plus pris à la gorge par le poids des impôts fonciers et par le poids des taxes d'habitation et qui vont en retour nourrir les campagnes de la droite pour la baisse des impôts. [...] (Extrait sonore sur la construction de l'individualisme, entretien de Serge Halimi dans l'émission « Là-bas si j'y suis » : http://w3.la-bas.org/article.php3?id_article=568)


L'efficacité dépend évidemment des fins auxquelles on la mesure.


« Il faut mettre en question radicalement la vision économique qui individualise tout, la production comme la justice ou la santé, les coûts comme les profits et qui oublie que l'efficacité, dont elle se donne une définition étroite et abstraite, en l'identifiant tacitement à la rentabilité financière, dépend évidemment des fins auxquelles on la mesure, rentabilité financière pour les actionnaires et les investisseurs, comme aujourd'hui, ou satisfaction des clients et des usagers, ou, plus largement, satisfaction et agrément des producteurs, des consommateurs et, ainsi, de proche en proche, du plus grand nombre. À cette économie étroite et à courte vue, il faut opposer une économie du bonheur, qui prendrait acte de tous les profits, individuels et collectifs, matériels et symboliques, associés à l'activité (comme la sécurité), et aussi de tous les coûts matériels et symboliques associés à l'inactivité ou à la précarité (par exemple, la consommation de médicaments : la France a le record de la consommation de tranquillisants). On ne peut pas tricher avec la loi de la conservation de la violence: toute violence se paie et par exemple la violence structurale qu'exercent les marchés financiers, sous forme de débauchages, de précarisation, etc., a sa contrepartie à plus ou moins long terme sous forme de suicides, de délinquance, de crimes, de drogue, d'alcoolisme, de petites ou de grandes violences quotidiennes. » (Contre-feux, Pierre Bourdieu, p46)


«Le découragement est fils de la défaite; la défaite est favorisée par la désyndicalisation ; la désyndicalisation est accélérée par les techniques d'individualisation du travail, de mise en concurrence des ouvriers, de répression des militants. Et cette répression, justement, passe toujours mieux quand le découragement rôde, quand la casse de l'identité ouvrière ouvre la voie à la construction ou au durcissement d'autres clivages, aisément manipulables par les gouvernants et par les médias (générations, nationalités, religions, salariés du privé contre fonctionnaires). Pour que le libéralisme passe, il fallait d'abord qu'il saccage le foyer d'où partaient les grandes résistances. » (Le grand bond en arrière de Serge Halimi, 2004, p538)


Pour illustrer ce propos, un extrait des dernières pages du roman de Georges Orwell, 1984, où le héros, après avoir combattu le régime totalitaire de Big Brother pendant tout le roman, abdique finalement après avoir trop souffert.

« Deux et deux font cinq. Il acceptait tout. [...] Combien tout était facile! Il n'y avait qu'à se rendre et le reste suivait... C'était comme de nager contre un courant qui vous envoie rouler en arrière quelque soit l'effort fourni, puis de décider que l'on va se retourner et nager dans le sens du courant au lieu de s'y opposer. Seule, votre propre attitude changeait. Ce qui devait arriver arrivait de toute façon. Il savait à peine pourquoi il s'était jamais révolté. » (1984, Georges Orwell, 1949, p390-391)


« Les conditions même de la fabrication d'un intérêt commun en monde ouvrier, les possibilités sociales de mobilisation, ont été atteintes. Sous l'effet, d'abord, de l'atomisation des collectifs de travail, de la généralisation de la sous-traitance et de la flexibilité, des temps éclatés, du temps partiel des femmes. Comment élaborer de « l'intérêt commun », dès lors qu'au travail, d'une semaine à l'autre, les équipes tournent et sont disloquées, dès lors qu'on ne travaille plus vraiment «ensemble» mais côte à côte, juxtaposés ? Comment faire «groupe», dès lors que les actifs vieillissant, les jeunes qui arrivent au travail, en intérim ou en CDD souvent, portent des valeurs et des compétences étrangères aux salariés plus âgés «de culture ouvrière » ? L’arrivée des jeunes salariés, fréquemment à travers l'intérim et la précarité, s'opère dans des conditions qui gênent la fusion des expériences. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p14)


« La tertiarisation de l'économie, ajoutée à la sous-traitance, a transformé de nombreux salariés en pseudo travailleurs indépendants. L’expérience et la menace du chômage de longue durée pour les plus anciens, la difficulté de l'accès à l'emploi pour les plus jeunes, favorisent la prudence en matière de contestation dans l'entreprise, voire le «chacun pour soi». L'intensification de la concurrence dans et pour le travail produit des situations, en milieu populaire, où la mise en cause de la concurrence et de l'idéologie de la concurrence, est moins aisée. » (Fondation Copernic, « Diagnostics pour sortir du libéralisme », p15)


« Les chômeurs et les travailleurs précaires, parce qu'ils sont atteints dans leur capacité de se projeter dans l'avenir, qui est la condition de toutes les conduites dites rationnelles, à commencer par le calcul économique, ou, dans un tout autre ordre, l'organisation politique, ne sont guère mobilisables. La concurrence pour le travail se double d'une concurrence dans le travail, qui est encore une forme de concurrence pour le travail, qu'il faut garder, parfois à n'importe quel prix, contre le chantage au débauchage. Cette concurrence, parfois aussi sauvage que celle que se livrent les entreprises, est au principe d'une véritable lutte de tous contre tous, destructrice de toutes les valeurs de solidarité et d'humanité et, parfois, d'une violence sans phrases. Ceux qui déplorent le cynisme qui caractérise, selon eux, les hommes et les femmes de notre temps, ne devraient pas omettre de le rapporter aux conditions économiques et sociales qui le favorisent ou l'exigent et qui le récompensent. La précarité s'inscrit dans un mode de domination d'un type nouveau, fondé sur l'institution d'un état généralisé et permanent d'insécurité visant à contraindre les travailleurs à la soumission, à l'acceptation de l'exploitation. » (Pierre Bourdieu, Contre-feux, p97)


« Certes, dans le passé également, les relations de travail pouvaient s'établir autour de la haine, mais celle-ci s'exerçait à l'égard de la hiérarchie, des directions. Ce qui est nouveau dans ce « travail moderne » - souvent les premiers petits boulots de jeunes – c'est que l'agressivité est reportée sur les pairs (les collègues) et sur les personnes extérieures (les clients), aux dépens desquels on doit faire ses preuves et mériter ses primes, ses promotions ou tout simplement le maintien de sa place dans l'entreprise. (...) Le phénomène est observé par le management, qui cherche à se mettre ainsi à l'abri de toute contestation de la part des salariés en externalisant les tensions. » (Le Monde Diplomatique, mars 2006, p16)


« En somme, à chacun de se comporter comme un capitaliste dont le «capital» qu’il aurait à gérer ne serait autre que sa propre personne, soit l’ensemble de ses qualités ou propriétés valorisables sur le marché. Tous capitalistes, tous entrepreneurs. [...] Ce cynisme et cette inconscience contribuent, en second lieu, à convaincre les uns et les autres que, s’ils se trouvent au chômage ou dans la galère des emplois précaires à répétition et/ou s’ils sont employés au rabais, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes, qu’à l’insuffisance de leur mobilisation afin de valoriser leur «capital humain»: c’est qu’ils n’ont pas grand-chose à vendre ou qu’ils ne savent pas le vendre correctement. Se trouvent occultées du même coup toutes les structures qui président à la distribution inégale ou à l’appropriation inégale des ressources matérielles, sociales, culturelles, symboliques dans notre société, qui font que le «capital humain» d’un jeune des milieux populaires des banlieues aura peu de chance de valoir celui d’un jeune issu des milieux aisés des beaux quartiers. Individualiste voire psychologisante, la notion de «capital humain» dissout tous les déterminismes sociaux dans le volontarisme de la mobilisation de soi, que condense la formule «il suffit de vouloir pour pouvoir». [...] le mécanisme de l’exploitation capitaliste [...] se trouve occulté et devient incompréhensible. » (Le capital humain, d'Alain Bihr, http://www.alencontre.org/page/Economie/BihrCapHum03_06.htm)


Voir l'article : 9.1.11.Licenciements abusifs