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10.2.3.L'utilitarisme

Dernières modifications : 13.03.2007, 09:58

« Dès 1776, Adam Smith théorisait cette éternité « philosophique ». Invoquant une « certaine propension de la nature humaine à troquer et échanger une chose contre une autre », il posait une loi universelle qui assimile optimum social et rencontre des égoïsmes économiques : « Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du souci qu'ils ont de leur propre intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur amour-propre, et nous ne parlons jamais de nos propres besoins, mais de leurs avantages (Adam Smith, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, PUF, Paris, 1995, livres I-ll, p. 15-16) ». Merveille d'une société d'abeilles au sein de laquelle les vices privés deviennent des vertus publiques et la cupidité individuelle le moteur universel d'un bien-être collectif; elle ne requiert aucune conscience ni organisation préalable, aucune disposition particulière à la « bienveillance ». À défaut d'être toujours équitable, un ordre social productif naîtrait ainsi spontanément de l'interaction, de l'échange, du commerce de pulsions lucratives. Nul besoin de planifier ni de contrôler les prix ou la production: il suffit de laisser opérer ce que plus d'une fois Ronald Reagan appellera la « magie du marché ».(Le grand bond en arrière de Serge Halimi, 2004)


Voir l'article : 4.3.4.Individualiser
Voir l'article : 4.4.1.Individus et sociétés
Voir l'article : 11.3.Contradictions
Voir l'article : 4.4.3.La sélection "naturelle"

« Adam Smith avait commis une « erreur prophétique », extrapolant à l'histoire de l'humanité ce qui n'était qu'une phase très circonscrite de la première révolution capitaliste, celle du Royaume-Uni à l'ère des filatures. Là où Smith s'imaginait être le vulgarisateur d'une pierre philosophale enfin redécouverte, il fut, sans le savoir, le prospectiviste - et le théoricien - de la meule industrielle et marchande. Comme Polanyi le soulignerait: « Aucune interprétation erronée du passé ne se révéla aussi annonciatrice de l'avenir.» Erronée? Oui, en ceci qu'elle dévoilait l' « ethnocentrisme extraordinaire qui consiste à penser que le moine, le seigneur, le prêtre inca et l'habitant des îles Trobriand sont mus dans leurs vies par les mêmes règles de marché qui déterminent le comportement du courtier de Londres ou du céréalier de l'Iowa »(George Dalton (éd.), Primitive, Archaic, and Modern Economies.. Essays of Karl Polanyi, Beacon Press, Boston, 1971, p. XXVllI.). Cette généralisation utilitariste faisant de l'homme un animal économique éternellement calculateur servit de flambeau intellectuel à la société de marché et à sa mondialisation. Désormais, qui s'étonne encore quand l'école se place au service de l'entreprise, quand artistes et intellectuels peignent, chantent, filment et écrivent en priorité ce qui se vend, quand les sportifs appartiennent davantage aux marques qui les parrainent qu'à leurs équipes et à leurs nations? En voyant faux, Adam Smith avait vu loin. Tellement loin qu'en France, « avant la Seconde Guerre mondiale encore, les deux tiers de la production agricole ne quittaient jamais la ferme ». (André de Cambiaire, L'Autoconsommation agricole en France, Armand Colin, Paris, 1952, p. 184, cité in Suzanne Berger, Notre première mondialisation, Seuil, Paris, 2003, p.19.) (Le grand bond en arrière de Serge Halimi, 2004)


Voir l'article : 8.5.4.Entrepreneur de soi

« On ne choisit pas une technique parce qu'elle est efficace, mais c'est parce qu'on la choisit qu'elle devient efficace (FORAY Dominique, « Les modèles de compétition technologique. Une revue de la littérature », Revue d’Économie Industrielle n°48, 1989.). [...]
Certains peuples [les indiens d'Amérique] connaissaient la roue mais ne l'utilisaient pas ... sauf comme jouet. [...] Manifestement, pour des raisons inconnues cet instrument qui nous paraît indispensable aujourd'hui ne les intéressait pas.
L'étrier est présenté par notre histoire comme un facteur décisif du progrès de la cavalerie. Arrivé en Europe au IXè siècle, venant à la fois d'Europe centrale et de Byzance par l'intermédiaire des Arabes, il fut rapidement adopté par une civilisation qui connaissait déjà le mors et le dressage violent de la bête. Pourtant le même cheval se répandit parmi les Indiens qui ne l'avaient jamais vu, on le débarrassa de tout ce qui était indispensable aux yeux des Européens : l'ensemble bride-mors fut remplacé par une simple corde licol et la selle supprimée avec son étrier. Les Indiens des plaines d'Amérique du Nord réinventèrent ainsi un autre cheval grâce à une nouvelle relation avec lui. Ils le peignirent comme eux et, suivant en cela les préceptes shamaniques, le considérèrent comme le prolongement de leur être. Grâce à ce dispositif technique inédit (on connaît la monte du Comanche penché sur l'encolure du cheval), ils réussirent à tenir tête aux tuniques bleues jusqu'à la conquête de l'Ouest et à la mitrailleuse Hotchkiss.
Quant aux Australiens, il est de plus en plus admis qu'ils connaissaient fort bien l'arc. [...] Ces primitifs avaient inventé l'outil de chasse le plus économe de moyens qu'on n'ait jamais vu : la munition qui est en même temps l'arme revient à son propriétaire intacte lorsqu'elle n'a pas servi !. » ("Illusion de la fatalité technique", Alain Gras, http://cetcopra.univ-paris1.fr/Documents/Illusion_de_la_fatalite.pdf)


[Sur les banlieues] « On observe pourtant que se répandent parmi les esprits les plus distingués certains discours parfaitement infondés concernant les « incompatibilités entre manières de vivre » et les phénomènes de «déculturation» auxquels conduirait la transplantation, notamment chez les plus jeunes. Sans nous attarder sur ce problème, rappelons que la grande liberté accordée aux préadolescents en Afrique, et l'incitation à s'organiser en « bande » par sexe et génération, n'est pas le signe d'une déliquescence du contrôle familial, mais bien plutôt l'épreuve précoce de la vie hors du cocon, et correspond à d'ancestrales pratiques de prohibition de l'inceste. Qu'il y ait une difficulté d'adaptation lorsque le contrôle chaleureux du village est remplacé par le froid quadrillage de la surveillance sociétale européenne n'est pas douteux. Mais cela devrait nous faire aussi réfléchir sur l'anomie et la solitude auxquelles conduit notre propre système, prétendument supérieur. ». (Retour sur une flambée de violence, par Denis Duclos, Août 2006, extrait de Manière de Voir 89, Banlieues, octobre-novembre 2006, p96)